A chacun les siens, pourtant, c’est là que l’on a reçu son enseignement.

Là, dans cet atelier d’une exiguïté absolue, à peine éclairé par la grosse lampe de l’établi, encombré de formes, d’outils et de pointes, chargé de parfums de cuir, de colle et d’urine de félin mêlés à l’encre de journal, on ne retient pourtant qu’une chose, l’esprit du maître des lieux.
Nous reviennent en mémoire, la profondeur des liens tissés, assis sur les tabourets, l’impression de perpétuer une histoire par des gestes, bercés par la belle prose, la parole de Maurice. Il avait l’amour de la langue.



Son humeur pouvait s’avérer coléreuse ou mélancolique, gaie ou patiente mais toujours et chaque jour son esprit pointait avec vivacité, au coin de ses yeux malicieux; il avait à chaque minute pour chaque couleur de la vie une répartie, une réplique, appropriée à la situation. Et, tout à coup, surgissait la solution rassurante, sa mise à distance du problème ; tout en sortant ses pointes de la bouche il nous récitait quelques vers d’un poème pour le plaisir des mots, leur exigence. Maurice enseignait la bonne compagnie des mots au quotidien avec simplicité.
“T’en fait pas, ça ira”
A la plupart d’entre nous il transmettait des gestes précis, efficaces, des techniques, celles d’un métier, celui de fabriquer des souliers mais à tous quelque soit notre cheminement propre et la nature de notre relation particulière avec lui, il nous a souvent tout simplement appris à vivre, à penser en nous donnant dans des domaines aussi divers que la médecine, la gynécologie, la philosophie ou la botterie, avec générosité et force détails, son éclairage, par pur plaisir.
Comme il aimait à dire : en venant à l’atelier et en nous enseignant “ses conseils”, il “payait ses dettes” ; il perpétuait l’enseignement que lui-même avait reçu.
Beaucoup d’entre nous se sont rencontrés, côtoyés et appréciés sur les tabourets de l’atelier ; beaucoup de filles dont Maurice préférait la compagnie parce qu’ « elles ne se battent pas pour avoir le pouvoir entre elles et qu’en plus elles sont jolies à regarder ». (Les quelques hommes qui ont néanmoins participé à l’aventure n’en seront que plus flattés pour avoir été distingués.)

Ainsi femmes de tous âges et de tous horizons, véritable bataillon féminin, nous escortions Maurice du café Mistral à l’atelier et de l’atelier à l’appartement de Maurice pour déjeuner avec lui, y faire un brin de ménage et y prendre le café le temps de sa sieste quotidienne.
Sur nos pas, des regards admiratifs et interrogatifs se posaient sur Monsieur Maurice. Quel est donc le secret de son succès auprès de la gent féminine ? Nous étions toutes amoureuses de lui. Comment pouvions-nous ne pas être sensibles à son élégance, à son humour pétillant d’intelligence, à son humanité volubile ?
Défenseur de toutes les oppressions, féministe acharné, désireux de nous voir toutes travailler envers et contre tout, garant de notre compétence, il redonnait confiance à chacune avec force et élégance.
Toujours il a privilégié la vie, l’ouverture aux autres dans une grande lucidité face au monde d’hier et d’aujourd’hui ; sans compromission il a traversé le siècle et ses horreurs avec force et dignité, il a tendu la main avec une rare générosité aux autres plus fragiles, pendant la dernière guerre, puis aux nouveaux venus des différentes vagues d’immigrants bellevillois ;
C’est ainsi que son atelier est devenu l’endroit où l’on apprend à lire, mais aussi à remplir des formulaires administratifs. Un petit lieu d’une très haute humanité.
Maintenant, c’est à notre tour de prendre la relève. Notre association porte son nom et continuera de vivre pour faire perdurer cette activité de transmission du métier de bottier héritée de son savoir-faire.
Désormais nous évoquerons régulièrement Maurice et sa vie étonnante et nous nous rappellerons les innombrables anecdotes qu’il ne cessait de nous conter dans son atelier, ainsi, Maurice continuera de vivre et son esprit soufflera toujours parmi nous.
Texte écrit par Léa Clément, revu par Sandrine Boniack, au nom des élèves de Maurice

