lundi 19 avril 2010

Maurice, l'Essence de la Vie

Evoquer Maurice renvoie forcément à la première rencontre avec lui, à l’atelier sur cour du 83 de la rue de Belleville où se sont passés tellement d’événements et de beaux moments.
A chacun les siens, pourtant, c’est là que l’on a reçu son enseignement.


Là, dans cet atelier d’une exiguïté absolue, à peine éclairé par la grosse lampe de l’établi, encombré de formes, d’outils et de pointes, chargé de parfums de cuir, de colle et d’urine de félin mêlés à l’encre de journal, on ne retient pourtant qu’une chose, l’esprit du maître des lieux.

Nous reviennent en mémoire, la profondeur des liens tissés, assis sur les tabourets, l’impression de perpétuer une histoire par des gestes, bercés par la belle prose, la parole de Maurice. Il avait l’amour de la langue.




Son humeur pouvait s’avérer coléreuse ou mélancolique, gaie ou patiente mais toujours et chaque jour son esprit pointait avec vivacité, au coin de ses yeux malicieux; il avait à chaque minute pour chaque couleur de la vie une répartie, une réplique, appropriée à la situation. Et, tout à coup, surgissait la solution rassurante, sa mise à distance du problème ; tout en sortant ses pointes de la bouche il nous récitait quelques vers d’un poème pour le plaisir des mots, leur exigence. Maurice enseignait la bonne compagnie des mots au quotidien avec simplicité.

“T’en fait pas, ça ira”

A la plupart d’entre nous il transmettait des gestes précis, efficaces, des techniques, celles d’un métier, celui de fabriquer des souliers mais à tous quelque soit notre cheminement propre et la nature de notre relation particulière avec lui, il nous a souvent tout simplement appris à vivre, à penser en nous donnant dans des domaines aussi divers que la médecine, la gynécologie, la philosophie ou la botterie, avec générosité et force détails, son éclairage, par pur plaisir.

Comme il aimait à dire : en venant à l’atelier et en nous enseignant “ses conseils”, il “payait ses dettes” ; il perpétuait l’enseignement que lui-même avait reçu.

Beaucoup d’entre nous se sont rencontrés, côtoyés et appréciés sur les tabourets de l’atelier ; beaucoup de filles dont Maurice préférait la compagnie parce qu’ « elles ne se battent pas pour avoir le pouvoir entre elles et qu’en plus elles sont jolies à regarder ». (Les quelques hommes qui ont néanmoins participé à l’aventure n’en seront que plus flattés pour avoir été distingués.)


Ainsi femmes de tous âges et de tous horizons, véritable bataillon féminin, nous escortions Maurice du café Mistral à l’atelier et de l’atelier à l’appartement de Maurice pour déjeuner avec lui, y faire un brin de ménage et y prendre le café le temps de sa sieste quotidienne.

Sur nos pas, des regards admiratifs et interrogatifs se posaient sur Monsieur Maurice. Quel est donc le secret de son succès auprès de la gent féminine ? Nous étions toutes amoureuses de lui. Comment pouvions-nous ne pas être sensibles à son élégance, à son humour pétillant d’intelligence, à son humanité volubile ?

Défenseur de toutes les oppressions, féministe acharné, désireux de nous voir toutes travailler envers et contre tout, garant de notre compétence, il redonnait confiance à chacune avec force et élégance.

Toujours il a privilégié la vie, l’ouverture aux autres dans une grande lucidité face au monde d’hier et d’aujourd’hui ; sans compromission il a traversé le siècle et ses horreurs avec force et dignité, il a tendu la main avec une rare générosité aux autres plus fragiles, pendant la dernière guerre, puis aux nouveaux venus des différentes vagues d’immigrants bellevillois ;

C’est ainsi que son atelier est devenu l’endroit où l’on apprend à lire, mais aussi à remplir des formulaires administratifs. Un petit lieu d’une très haute humanité.

Maintenant, c’est à notre tour de prendre la relève. Notre association porte son nom et continuera de vivre pour faire perdurer cette activité de transmission du métier de bottier héritée de son savoir-faire.

Désormais nous évoquerons régulièrement Maurice et sa vie étonnante et nous nous rappellerons les innombrables anecdotes qu’il ne cessait de nous conter dans son atelier, ainsi, Maurice continuera de vivre et son esprit soufflera toujours parmi nous.

Texte écrit par Léa Clément, revu par Sandrine Boniack, au nom des élèves de Maurice

dimanche 18 avril 2010

Les Mots d'André Yinda


Bonsoir,

C'est le cœur plein de tristesse que j'écris ce mail. Je viens d'apprendre le décès de Maurice;
Une bibliothèque contenant un savoir extraordinaire s'en est allée!
Qu'on ait connu Maurice ARNOULT le bottier, le Juste des nations ou tout simplement l'homme exceptionnel, la rencontre a forcement été marquante et pour beaucoup, comme ce fut mon cas, elle a changé une vie.
En effet cette rencontre m'a permis d'apprendre un métier rare et noble que je pratique encore aujourd'hui et dont je suis extrêmement fier.
T’en fais pas Maurice, on les aura!

En vous adressant au travers de ces lignes ma reconnaissance, je vous dis Adieu, mais l'Africain que je suis vous dis aussi qu'au travers de votre enseignement vous vivrez toujours. Chaque souliers que réalisera un de vos élèves, ou un de leurs futurs élèves sera en quelques sorte un prolongement de vous même.

Merci encore Maurice
Adieu!

André YINDA
Elève ARNOULT

samedi 17 avril 2010

Les Mots de Michèle Grinstin


Maurice tu étais un ami sinon un grand-père. Je t'ai connu il y a 17 ans : le libraire de la rue de Belleville presque au coin de la rue Clavel m'ayait conseillé ton livre et invité à te rendre visite dans ton atelier pour le faire dédicacer. Ce fut notre première rencontre, suivie de beaucoup d'autres.
Le hasard - croit-on ? - m'avait fait habiter Belleville de retour de 5 années en Grèce. Belleville et Ménilmontant, terre d'accueil de mes grands-parents, des Juifs émigrés de Pologne. Des grands-pères artisans comme toi, l'un cordonnier, l'autre tresseur : un que je n'ai pas connu, assassiné à Auschwitz, l'autre disparu alors que j'étais jeune enfant...
Quelle rencontre vivante, vibrante, plus proche et plus féconde, en définitive, que bien de mes liens familiaux ! Ton travail, ton atelier, son odeur, celle du cuir, des formes en bois, des clous, de la colle, de minette... Et toutes ces jeunes femmes et un jeune homme aussi croisés rue de Belleville dans un climat d'harmonie studieuse. Sûr que mes écoliers (de CM1) de la rue des Alouettes que je t'ai amenés au moins trois années de suite avant de partir vers d'autres cieux se souviennent de toi... Walid, par exemple, traîné quasiment entre la carotte et le bâton très remonté contre les artistes et les artisans (il voulait du foot) et reparti le sourire aux lèvres après un échange de bises généreuses et musicales sur vos joues respectives, les siennes bien rebondies !
Tu avais un vrai talent pour transmettre... ton métier, ton expérience humaine, la vie.

Quel hasard aussi, je ne l'ai su que tardivement, le film te concernant a gagné le prix du festival de films sur les métiers d'art de Pezenas en 2002, l'année même où je m'y installais. Bizarre non ?

Maurice, je suis heureuse de t'avoir rencontré, de t'avoir côtoyé. Ca a été un honneur. Merci.

Michèle GRINSTIN

vendredi 16 avril 2010

Les Mots de Pauline et de Tamano

Bonjour à tous,
Je ne pourrais malheureusement pas suivre Maurice jusqu'à Savigny. Je me joins aux mots d'Aurélie, ce serait super que quelqu'un parle au nom des élèves pour dire à Maurice combien il a compté pour nous. L'université Rébéval nous a enseigné bien des choses, nous aurons toujours en mémoire les mots et les gestes de cet incroyable bottier.
Pauline


Je ne sais comment exprimer ma gratitude envers lui, qui m'a tout appris,
non seulement le métier de bottier mais l'art de vivre en général.
Ces mots plein d'entrain résonnent encore dans mon coeur.
Merci Maurice, je prie sincèrement pour ton repos.
Tamano

vendredi 9 avril 2010

Les Souvenirs d'Aurélie

Repose bien Maurice, dites-lui qu'il reste en moi un vieux bottier au manches coupées, à la bouche pleine de clou, roulé en boule sur son tabouret, entre la bassine de croupon et minette, et qui me disait, "tu feras bien quelque chose, tant que tu as des mains et que tu es valide, si tu sais faire une chaussure, tu t'en sortiras toujours, car tout le monde a besoin de chaussures!!!"
Merci Maurice de m'avoir appris à vivre et de m'avoir transmis ta passion.


Né à Bagneaux, aimais-tu le répéter.
Petit chevrier qui a fait son chemin de Bagneaux à Belleville, du Loing aux Pyrénées, des chèvres aux chaussures.
Enfant inculte de la campagne, tu as su prendre ta revanche en traversant les siècles et en y puisant sciences et sagesse humaine pour devenir l'Humaniste que nous avons tous connu.

Tu as toujours considéré la vie comme un bien précieux, tu as d'ailleurs commencé par sauver la tienne à la campagne, à la ville, à la guerre; mais tu as surtout eu le courage de sauver celle des autres dans le Paris occupé, quand certains préféraient fermer les yeux; dans les camps de prisonniers alors qu'il fallait déjà se battre pour sa propre survie.

Et puis tu nous as accueilli chez toi, les uns suivant les autres, après test de motivation bien sûr, car tu choisissais la crème, la CREME, que tu n'aimais pas dans ton assiette, d'ailleurs!
Nous te devons en partie notre regard sur le monde, nous te devons parfois même notre propre vie.
Tu nous as donné de ton temps pour nous enseigner dans une atmosphère du siècle dernier, sur un bout de banquette, l'art de la botterie, mais aussi les pensées de Young, de Jankélévitch, l'anatomie, la biologie, la botanique, la politique,...nous livrant des morceaux de ta vie, et de judicieux conseils, entre deux raclements de gorge.
Ah, tu étais intarissable avec tes clous dans la bouche et ton air cabot!
A travers le bruit des marteaux : "Tiens Naurine est sur le toit, elle a encore grossi !!!
Il est midi, on va manger ?
Un poulet ? Ah,on est toujours bien reçu chez toi Maurice ! Ah tu pares ton saucisson toi, drôle de technique ?!
Parles plus fort, je ne t'entends pas!!!
Tu vas faire la sieste ? Bon, nous on va faire le ménage!!! Tu nous rejoins à 15h à l'atelier, c'est bien ça !! Oui c'est ça, à tout à l'heure les filles !"

Maurice tu as été un phare, une lumière, un guide qui as vécu pleinement pendant 102 ans.
Et en 102 ans, petit chevrier est devenu un grand bottier, et surtout un grand Monsieur que nous enterrons aujourd'hui avec le chagrin de perdre sa si précieuse présence.

T'en fais pas, va !!!!
Au revoir Maurice, à dans une prochaine vie..... et avec autant d'amour, c'est sûr !!!!

dimanche 4 avril 2010

samedi 3 avril 2010

Merci Maurice


Ce blog a été ouvert il y a deux ans, à l'occasion de l'exposition organisée aux Ateliers de la Mairie de Paris pour le centenaire de Maurice. Et puis il a été laissé en jachère... Mercredi dernier, Maurice a tiré sa révérence. Ceci est un premier hommage et un grand merci. Il y en aura d'autres, et les vôtres aussi.